de Michel Antony
La guerre et la révolution espagnole (1936-1939) offrent la plus profonde expérience de démocratie directe libertaire de toute l'histoire sociale. Partout en Espagne restée républicaine (surtout la Catalogne et l’Aragon mais aussi le centre, la zone valencienne et murcienne, une partie de l’Andalousie et de la côte atlantique) fleurissent des milliers de collectivités et de centres plus ou moins acrates. La plupart des services, ateliers et entreprises sont réquisitionnés ou récupérés (incautación), et placés sous contrôle ouvrier et/ou syndical (sindicalización) ou purement et simplement autogérés (colectivización ce qu’on appellerait aujourd’hui autogestión) par leurs salariés. C’est particulièrement le cas en Catalogne où l’immense majorité des entités économiques, sociales et culturelles est en 1936 aux mains de leurs employés, sous le sigle des deux grandes centrales syndicales : d’abord la CNT – Confédération Nationale du Travail, syndicaliste-révolutionnaire à dominante anarchiste fondée en 1910 et qui est très largement majoritaire, et la socialisante UGT – Union Générale des Travailleurs, fondée en 1888.
Le domaine brassicole n’est pas en reste, particulièrement les brasseries de Barcelona. Dans la capitale catalane c’est le cas d’une malterie, la Maltería La Moravia, et de 2 grandes brasseries CERVEZAS MORITZ et FÁBRICA DAMM : ces trois firmes fondent la Industria Maltera y Cervecera Sozializada. Elles sont particulièrement photographiées par Carlos PÉREZ DE ROSAS MASDEU (1893-1954) et/ou ses fils en 1937. Cet important reporter et photographe, d’origine droitière et bien malmené au début de la révolution, va pourtant avec ses deux fils, former un des groupes de photographes parmi les meilleurs de la révolution, auprès surtout de la CNT-FAI et de son service de la propagande, mais également au service du groupe anarcho-féministe Mujeres Libres. La plupart de ces photos socialement engagées n’ont été redécouvertes qu’en 2015. Dans la revue ¡¡Campo !! Organo del Comité Regional de Relaciones de Campesinos CNT-AIT (le numéro 1 sort à Barcelone le 6 février 1937), elles portent sur l’agriculture et le monde des paysans (campesinos). Dans la revue Tierra y Libertad, organe principal de la FAI, les photos illustrent de nombreuses industries collectivisées (textile, transports, industrie alimentaire dont la brasserie) et s’intéressent précisément à ce regroupement économique d’un secteur clé. Pour le mouvement libertaire, toute cette information illustre la rationalisation de l’économie libertaire et défend un fonctionnement unitaire qui s’oppose ainsi à la concurrence antérieure de l’économie de marché.
Le numéro 37 de Tierra y Libertad du 09/10/1937 consacre sa page 6 au Sindicato de las industrias alimenticias CNT – Syndicat des industries de l’alimentation CNT. « Le secrétaire, le compagnon LÓPEZ, nous parle de l’œuvre réalisée et des plans pour le futur ». Le syndicat réorganisé après la révolution de juillet 1936 compte 11 sections effectives dont celle notée « Alcoholera y Cervecera » (secteur de la production d’alcools et de la brasserie). Il y a dans ce seul syndicat 45 000 syndiqués cénétistes. LÓPEZ est peut-être Andrès LÓPEZ AYESA (1906-1980), militant dans l’abattoir de Barcelone, membre du comité du Syndicat de l’alimentation, et exilé en France après 1939. Il évoque surtout l’industrie laitière, la plus collectivisée et la plus avancée, mais il met en avant pour la brasserie la belle réalisation du « salaire familial », donc salaire unique et ne faisant pas de différence homme-femme. Il rappelle les combats prioritaires pour la dignité ouvrière, l’éducation et la formation (bibliothèques, débats) et des conditions de travail plus ergonomiques et plus hygiéniques. Le bas de la page est un article sur La mujer en los sindicatos - La femme dans les syndicats de l’alimentation, mais les exemples sont tirés surtout de l’industrie laitière et des raffineries. Le mot d’ordre les concerne toutes cependant car « pour fournir la glorieuse armée du peuple, les femmes de toute l’Espagne travaillent activement. Ces volontaires de l’arrière-garde contribuent à la victoire avec leurs efforts journaliers sans mégotter sur les horaires ni attendre plus de récompenses que l’écrasement total et définitif du fascisme. À ces héroïnes de la nouvelle Espagne, filles de la révolution, les travailleurs du monde entier doivent exprimer leur gratitude ».





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